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30 octobre 2014 4 30 /10 /octobre /2014 17:55
  1. Débats
Guillaume Perrault

LE FIGARO. - Comment expliquez-vous le pessimisme des Français aujourd’hui ?

Valéry GISCARD D’ESTAING. - L’autorité politique est affaiblie. Les dirigeants français ne s’occupent pas vraiment de l’avenir et ne s’intéressent plus au passé. Par exemple, existe-t-il une proposition de la France en faveur d’une organisation fédérative de l’Europe? Et pourquoi avoir oublié de commémorer en 2014 les neuf cents ans de la bataille fondatrice de la France à Bouvines, dont la date était connue jusqu’à une période récente par tous les écoliers et tous les enseignants de France ?

L’avenir économique de notre pays paraît bouché. L’outil institutionnel européen n’est guère performant. Pendant ce temps, la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde poursuivent leur rattrapage. Ces deux nations s’affirment comme des concurrents économiques redoutables. Pour autant, je suis convaincu que le déclin de la France n’est en rien irréversible.

La dette publique dépasse désormais 2 000 milliards d’euros…

Depuis dix ans, la France, comme tous les pays de l’Europe latine, s’est laissée aller au dévergondage budgétaire, c’est-à-dire à l’abandon de toute discipline en matière de comptes publics. Autrefois, les États étaient tenus par la peur de la dévaluation, qui était impopulaire. Depuis la création de l’euro, beaucoup considèrent qu’ils peuvent accumuler les déficits sans en supporter les conséquences ! Les déficits, en effet, n’ont plus de conséquences immédiates sur la monnaie, mais des conséquences invisibles et à moyen terme sur la dette. L’opinion ne les mesure pas. Elle croit qu’il existe un Trésor caché qui payera la dette ! Pourtant, en France, les intérêts de la dette coûtent chaque année 48 milliards aux contribuables. C’est une lourde menace pour l’avenir. Aujourd’hui, nous sommes protégés par des taux d’intérêt très bas, mais c’est provisoire. La Fed a annoncé son intention de relever ses taux d’intérêt dès que la conjoncture le permettra, probablement dans les dix-huit mois à venir. Le changement de la politique monétaire américaine aura des conséquences sur les taux d’intérêt exigés par les créanciers de l’État français.

Ce jour-là, notre pays risque de se retrouver dans la situation qu’a connue la Grèce. Les pouvoirs publics seront conduits à demander l’aide du FMI.

Le pacte de stabilité concourt-il à la très faible croissance de la France ?

Nos engagements européens ne sont pas responsables de l’atonie de la croissance. Cette situation nous incombe entièrement, alors que nous en faisons grief aux autres. En 2012, la France a confirmé solennellement son engagement de respecter les 3 % de déficits publics. Le Parlement a autorisé la ratification de cet accord. Bien sûr, nous pouvons, une fois encore, demander à Bruxelles un délai. Mais ce choix de facilité revient à réclamer le droit de continuer à se surendetter.

En réalité, il est impossible de retrouver une croissance forte dans une économie où les dépenses publiques absorbent 57 % du PIB ! C’est la clé de tout !

Convenez que les Français nourrissent malgré tout un grand scepticisme envers les institutions européennes…

Une idée reçue voudrait que les Français rejettent la construction européenne. C’est inexact ! Les Français sont insatisfaits des institutions européennes telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, ce qui est tout différent, et je partage leur sentiment. Leur désenchantement est logique. Aucune réforme sérieuse n’a été menée à bien pour adapter les institutions imaginées pour les six pays fondateurs du traité de Rome à un ensemble qui compte aujourd’hui vingt-huit membres. Les commissaires européens sont trop nombreux. Chaque État présente le commissaire européen de sa nationalité comme son avocat à Bruxelles. Or, la Commission européenne, garante de l’intérêt général européen, n’a aucun compte à rendre aux États membres ! Le Conseil européen, pour sa part, créé à mon initiative en 1974, connaît un affaiblissement coupable. À l’époque, il réunissait neuf chefs d’État et de gouvernement, sans aucun collaborateur à leurs côtés. Aujourd’hui, chacun des vingt-huit chefs d’État et de gouvernement arrive au Conseil européen avec une délégation. On compte maintenant plus de cent participants présents dans la salle à chaque rencontre ! Comment voulez-vous avoir des échanges de fond dans ces conditions et aboutir à des décisions nettes ? Pour tout arranger, en juin 2012, le Parlement européen a arraché au Conseil européen son pouvoir de décision dans le processus de désignation du président de la Commission. C’est un coup porté à l’équilibre institutionnel voulu par Jean Monnet.

Comment interprétez-vous le résultat des Européennes de juin, qui ont vu les listes de Marine Le Pen arriver en tête ?

Le succès du Front national aux européennes traduit la force du vote de protestation. En réalité, le mécanisme de l’Europe à vingt-huit a été disloqué avec le non français au référendum de 2005. Pour autant, les sondages l’attestent : une grande majorité de nos compatriotes ne veut en aucun cas abandonner l’euro ! Nous devons prendre appui sur ce soutien de l’opinion pour retrouver le fil du projet européen initial avec ceux qui, parmi nos voisins, le veulent bien. Et en laissant les autres vivre leur vie.

Qu’entendez-vous par là ?

Il existe désormais, sur le continent européen, deux projets politiques différents qui connaîtront inéluctablement des évolutions divergentes. Le premier est celui d’une grande zone de liberté commerciale comprenant des facilités de circulation et d’échange. Londres, en particulier, défend ce projet. Les Britanniques ne consentiront à rester dans l’Union européenne que s’ils parviennent à imposer à Bruxelles de restituer aux États membres certaines des compétences qu’elle exerce aujourd’hui. En outre, ces partisans d’une Europe réduite à une grande zone de liberté commerciale militent pour de nouveaux élargissements vers des États de moins en moins européens. À leur initiative, Bruxelles, activement soutenue par Washington, poursuit de manière quasi clandestine des négociations avec la Turquie et des contacts avec l’Ukraine. La majorité des Vingt-Huit soutient ces élargissements, que désapprouvent la France et l’Allemagne. Or, ces élargissements à des pays de plus en plus hétérogènes affaibliraient l’identité de l’Union et feraient perdre toute signification à la « citoyenneté européenne ».

Que doivent faire la France et l’Allemagne, selon vous ?

L’autre projet pour l’Europe, que je défends avec mon ami Helmut Schmidt, consiste à approfondir l’intégration européenne, dans la fidélité historique au projet de Robert Schuman et Jean Monnet, en faisant de la zone euro un ensemble économiquement intégré. Il sera ainsi d’une force comparable aux grandes puissances que sont les États-Unis et la Chine, capable de maintenir l’emploi et de porter ses valeurs culturelles et sociales. En 1957, le traité de Rome a institué un marché commun, qui s’est mué en marché unique, qui a appelé ensuite une monnaie commune. L’euro, chacun le sait, ne se concevait pas sans une politique économique unifiée. Or, cette dernière étape n’a pas été accomplie. Le temps est donc venu de l’instituer entre les pays disposés à aller de l’avant. C’est le seul moyen de dessiner un avenir qui corresponde aux attentes des Français.

Qui ferait partie de cette union approfondie ?

Les six pays fondateurs de 1957 (France, Allemagne, Benelux, Italie), l’Espagne, le Portugal, l’Autriche et, le moment venu, la Pologne. La participation de l’Irlande et de la Finlande peut être envisagée. Ces douze États constitueraient un ensemble homogène que nous appellerons « Europa ». Son objectif est de compléter l’euro par une union budgétaire et fiscale, dotée à terme d’un Trésor public commun et d’un mécanisme de solidarité financière.

Vaste programme ! N’est-ce pas utopique ?

En aucun cas : nous avons déjà fait le plus dur en créant l’euro. L’idée est simple. Lorsque vous prenez le Thalys à Paris pour vous rendre à Bruxelles, vous ne savez pas quand vous traversez la frontière entre la France et la Belgique. Pourtant, dans cet espace sans frontières intérieures, des fiscalités très différentes coexistent. Ça ne peut plus durer ! Il faut qu’un entrepreneur puisse créer de l’activité lundi à Munich, mercredi à Milan, vendredi à Barcelone, en sachant que les impôts y seront identiques - hormis les impôts locaux. Ainsi sera mis en place un espace homogène de créativité économique. Cette réforme permettra de surmonter les blocages dont notre pays souffre tant. La jeunesse française en sera la première bénéficiaire. Elle pourra plus aisément déployer ses talents dans tout l’espace européen ! Ce sera une liberté nouvelle pour entreprendre et créer au service d’une économie renouant avec la croissance.

Voilà qui est séduisant, mais comment s’y prendre concrètement ?

Au plan technique, il n’y a rien d’insurmontable. Les directeurs respectifs des administrations fiscales des pays concernés se réuniront pour définir les caractéristiques d’un « bon impôt européen » en matière d’impôt sur le revenu, d’impôt sur les sociétés et de taxation du patrimoine. L’idéal serait une courbe progressive à pente faible. La réduction des disparités d’assiette et de taux peut commencer très vite et être étalée sur une quinzaine d’années. C’est possible sans modifier les traités, par un simple accord des chefs d’État et de gouvernement. Une même monnaie, les mêmes impôts : une fois cette unification réalisée, l’opinion n’acceptera plus qu’on revienne en arrière. Lors de la prochaine élection présidentielle, on ne pourra pas échapper à ce débat…

On va crier à la mort de la souveraineté nationale !

L’intérêt de la fédération d’États-nations que je défends, c’est au contraire que de très nombreuses compétences - santé, éducation, logement, protection sociale, culture, défense - resteront du ressort des États membres. À terme, un mécanisme de solidarité financière entre les États d’Europa, à l’image du dispositif en vigueur en Allemagne depuis 1949, permettra aussi de garantir une certaine homogénéité des ressources sur l’ensemble de leur territoire. Si les besoins d’endettement se rapprochent, il deviendra possible d’émettre des emprunts publics communs de la zone euro par le Trésor public d’Europa. Les États d’Europa conserveront le droit d’emprunter sous leur seule signature, mais ces emprunts seront alors dépourvus de tout caractère européen et ne sauraient faire appel à la solidarité des ressources de la zone.

Comment assurer le contrôle démocratique de ces institutions ?

Des institutions distinctes des Vingt-Huit - un directoire élisant un président et des vice-présidents - prendraient des décisions selon le principe de la double majorité (majorité des États membres représentant 60 % de la population d’Europa). Aucun des pays de cette union renforcée ne pourrait invoquer un droit de veto. Ce directoire serait assisté d’un Congrès des peuples d’Europa, composé pour un tiers de députés européens élus dans Europa et pour deux tiers de parlementaires nationaux. Un tel projet n’est pas très difficile à réaliser.

Lorsque vous étiez élève à l’ENA, votre promotion avait choisi comme nom « Europe ». On peut dire que vous avez de la suite dans les idées…

Je suis convaincu depuis toujours qu’il faut constituer une fédération d’États-nations de la taille de nos grands concurrents - les États-Unis, la Chine - et la doter d’une forte unité de fonctionnement pour défendre ses intérêts, mais aussi son progrès social et sa culture. Le morcellement ne nous protégera pas ! Avec mon ami Helmut Schmidt, si nous avions trente ans de moins, nous nous passionnerions pour ce projet. Et notre rêve est si ardent que nous avons la présomption de croire que nous réussirions à le réaliser. Nous transmettons le flambeau à la jeunesse. Il n’est pas de projet plus exaltant pour elle. Puisse-t-il l’aider à surmonter le pessimisme qui étreint aujourd’hui la France !

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Published by voxpop - dans La France en résistance

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