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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 23:06

Le Figaro

Pour l’historien*, la généralisation du numérique ne sera profitable aux élèves que s’ils ont été auparavant en contact avec des livres, indispensables au développement de l’imagination créative.  

Louis Manaranche

           

L’intention du président de la République de distribuer des tablettes à tous les élèves de cinquième, tout en leur donnant une formation à l’informatique, donne à réfléchir sur le rapport entre éducation et modernité. Cette dernière consiste dans l’image que le monde actuel élabore de sa nouveauté. À cet égard, l’omniprésence de l’outil informatique et l’objectif de connectivité maximale en sont des marqueurs incontournables. Il n’est pas un seul domaine de la vie quotidienne comme de la vie professionnelle qui n’ait été transformé en profondeur par cette lame de fond. Les nouvelles générations sont précisément les leviers de cette révolution. Une étude du Credoc de 2013, intitulée « La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française » montre que les moins de 25 ans se jugent « compétents dans l’utilisation de l’outil informatique » à 86 %. Michel Serres discerne chez ces jeunes un phénomène qui dénote l’émergence progressive d’un homme neuf qu’il appelle « Petite Poucette ». Celle-ci, de l’envoi massif de SMS et de l’utilisation assidue des réseaux sociaux, deviendrait la sentinelle d’un nouveau rapport décloisonné à l’espace, au temps et au savoir, bouleversé par le numérique. La mesure annoncée par François Hollande n’aura donc pas d’effet révolutionnaire, mais permettra certainement à quelques jeunes de milieux particulièrement fragiles d’avoir un meilleur accès à l’outil informatique et offrira un socle de connaissances techniques minimales pour l’utiliser convenablement. Il y a là une réelle opportunité pour la diffusion des savoirs et pour une certaine démocratisation culturelle, pour autant que l’outil soit employé à ces fins.

Néanmoins, l’éducation n’a-t-elle que cette fonction d’accompagnement et d’encadrement de la modernité ? Celle-ci n’est-elle que la promesse d’un avenir d’interconnexion et d’instantanéité heureuses ? La sollicitation permanente de l’image et du réseau rend en réalité plus difficile la patience qu’exigent les apprentissages fondamentaux et leur lente maturation. Les adultes eux-mêmes ressentent le besoin d’éteindre les écrans pour lire attentivement un texte ou pour réfléchir à fond à un problème posé. Cette nécessité du retrait, voire d’une forme de recueillement pour apprendre, comprendre et réfléchir, est un invariant de l’intelligence humaine. Il serait orgueilleux et dangereux d’imaginer qu’il en serait autrement pour « Petite Poucette ». Le numérique ne porte pas sa propre clef de lecture et son propre logiciel de compréhension. Il ne sera profitable que si l’on a appris, loin de l’admiration pour l’éphémère, à lire, écrire et compter. Il ne sera utile que si l’on a reçu une langue, une science, une histoire, une philosophie et une culture qui donnent la possibilité réelle de la mise à distance, du regard critique. D’après un article récent du New York Times, Steve Jobs lui-même, peu suspect de passéisme anti-2.0, refusait que ses enfants utilisent des tablettes, préférant les mettre en contact avec le livre et les laisser eux-mêmes développer leur imagination créative. Chez l’un des fondateurs de Twitter, les enfants sont privés de tablette et lisent des livres en papier. En effet, la communication et l’interaction sans la transmission rendraient peut-être les élèves plus « modernes », mais surtout plus vulnérables à l’égard de mille formes nouvelles d’aliénation. En ce sens, la priorité éducative dans une France qui subit de nombreuses mutations est certainement de transmettre ce qui est éprouvé et inactuel, ce qui ne change pas. C’est en ce sens que Hannah Arendt écrivait dans La Crise de la culture : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaires que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. »

Pour reprendre le titre de l’ouvrage de François-Xavier Bellamy, le numérique ne doit pas être le hochet avec lequel on divertit des générations de déshérités. En voulant faire des élèves des parangons de la modernité, on prend le risque d’en faire des suiveurs béats. En mettant la transmission des savoirs au cœur des objectifs de l’école, on leur donne la possibilité d’être des acteurs de l’histoire.

LOUIS MANARANCHE

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Published by voxpop - dans La France en résistance

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