Bd Volaire
P. Bilger
Le syndrome du « comme tout le monde » nous atteint de plus en plus.
Le plat réalisme nous accable et la médiocrité nous guette à chaque coin de rue, de page, d’image, d’émission, d’audience. Avec quelle volupté on laisse la masse, dans ce qu’elle a de négatif et d’étriqué à cause de sa pesanteur collective, s’emparer de nous, des arts, de notre esprit, de notre perception et de notre vision du monde ! La solitude fait peur : elle nous séparerait de la chaleur ouatée et étouffante des autres […].
Il faut être, penser, agir, créer, écrire, rire et parler comme tout le monde. Il faut feindre d’aimer tout le monde pour mieux déchirer, dans le dos, par le sarcasme ou la dérision, les rivaux, les adversaires ou les copains d’un soir. Il faut se plonger dans la multitude, s’enivrer de pluriel pour se faire pardonner – et ce n’est pas gagné ! – même une très légère touche singulière […].
Le tribunal de grande instance d’Orléans vient de reconnaître « le préjudice d’affection » qu’auraient subi cinq fans de Michael Jackson à la suite du décès brutal de leur idole (Le Parisien). Quand j’ai lu cette information, d’abord je n’y ai pas cru, même si je connaissais leur avocat et son infinie ingéniosité juridique. Mais cela frôle le comble du grotesque. Des magistrats ne sont pas obligés de tomber dans tous les panneaux qu’on leur tend. Mais il convenait de greffer son raisonnement sur le délitement général. Puisque quelques égarés réclamaient justice pour n’importe quoi, plutôt que de les renvoyer au bon sens et à une certaine conception du ridicule et de l’allure, on s’engouffre, pour faire comme tout le monde, dans une adaptation désastreuse au fil du temps […].
Les personnalités publiques, les politiques, les présentateurs, pour ne pas évoquer les commentateurs sportifs qui se mettent parfois à quatre pour froisser le français, les accords et les liaisons, n’ont plus qu’une obsession et ils parviennent à l’assouvir avec une perfection dévastatrice : laisser aller comme tout le monde. J’entends déjà l’argumentation de ces dégradations qui répugnent à être des modèles. On veut être comme tout le monde. De l’absence de cravate pour les responsables politiques au dévoiement du vocabulaire, le principe est le même : ne pas se distinguer, célébrer l’abandon au relâché puisque, partagé par beaucoup, il mériterait sans cesse d’être cultivé. La tenue : un accident dans l’inéluctable déclin […].
La normalité de notre président de la République a vite fait long feu. Il ne s’agissait au fond que d’être, d’agir et de se comporter comme tout le monde. Quel que soit le registre. Hors de question que la force républicaine soit précisément, pour celui qui en a été investi, de nous porter haut par son exemple, de nous illustrer grâce à son aura, de nous conduire vers l’exceptionnel par rectitude et honneur. Il ne serait plus alors comme tout le monde. Non pas surgir au-dessus mais se fondre. Non pas susciter l’admiration même de ses adversaires mais, dans l’imitation d’un peuple mal connu dans ses désirs et méprisé dans ses exigences, se vautrer dans une grisaille qu’on aura beau qualifier de démocratique pour la rendre acceptable, elle demeurera sans âme ni élan.
Je pressens déjà ce qu’on va m’opposer. Par exemple, écrire à partir du réel et de l’humanité authentique pour accéder à l’universel, faire de son ego un miracle pour le monde, de sa vision et de son art un éblouissement pour beaucoup, donner par son style un style à notre destinée, quelle superbe entreprise, quel génie il faut être ! Proust n’est pas comme tout le monde.
Mais il n’y a plus de génies puisqu’il faut être comme tout le monde.
Extrait de : Comme tout le monde !