Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel.
On parle beaucoup, ces jours-ci, des sanctions prises à l’encontre des russes : gel des avoirs, arrêt de la coopération militaire… Concrètement, de quelle réelle capacité de nuisance disposent l’Europe en général et la France en particulier à l’encontre de la Russie ?
L’Union Européenne est divisée sur ces sanctions donc cela les rend, au moins pour les deux premiers séries qui ont été annoncées, légères et peu efficaces. La Pologne et les Pays-Baltes sont en pointe, l’Allemagne est plus réticente et la France… joue la mouche du coche. Paris a une diplomatie inexistante et incohérente : Jean-Marc Ayrault s’est aperçu le 21 février, au moment où le régime de Kiev a basculé, qu’il fallait développer une politique vers l’Europe de l’est. Laurent Fabius, ce même 21 février, est parti de la table des négociations car il avait un rendez-vous en Chine. Quand il y a une guerre civile aux portes du pays, c’est pour le moins léger, de la part du ministre des Affaires étrangères.
Les sanctions sont également limitées parce qu’il y a une forte interdépendance : l’Union Européenne est dépendante du gaz russe à hauteur de 27%. Certains pays sont tributaires à 100 %, l’Allemagne, elle, l’est à 35 % et la France à 14%.
Pour les Russes eux-mêmes, les sanctions sont gênantes mais pas encore dangereuses. Certes, le gel des avoirs « fait mal » car cela frappe au porte-monnaie d’hommes d’affaire russes qui investissent beaucoup en Europe (surtout en Allemagne et en Angleterre) pour se préserver une porte de sortie en cas de problème chez eux avec le pouvoir central… Les interdictions de visa en revanche ne touchent pour le moment que l’entourage secondaire du pouvoir, pas le premier cercle. Diplomatiquement, nous sommes encore dans le registre des escarmouches.
Vous parlez d’interdépendance, ces sanctions ne risquent-elles pas d’être finalement surtout nuisibles pour ceux qui les ont initiées, comme pourraient l’être l’annulation de la vente des Mistral, (comme le suggérait Laurent Fabius), pour la France, et l’arrêt des importations de gaz naturel pour l’Allemagne ?
Concrètement, aucun des deux camps n’a intérêt à voir se prolonger la crise. Les menaces autour du Mistral et du gaz naturel procèdent de l’agitation… Peut-être pourrait-on suspendre la vente du Mistral, jusqu’à un apaisement de la situation, mais certainement pas la refuser, car cela donnerait lieu à un versement de compensations énormes. C’est invraisemblable. Comme est invraisemblable la rupture de contrat d’importation du gaz naturel, l’Allemagne n’ayant pas la possibilité immédiate de trouver un approvisionnement alternatif.
Et puis il ne faut pas oublier que la Russie peut mettre en place une riposte : elle peut déstabiliser la City à Londres, ou nuire au fonctionnement des 400 filiales françaises implantées en Russie (Auchan, Carrefour, Renault, Pernod Ricard, Danone, Alcatel, Club Méd…)
Si l’on continuait dans l’escalade, un troisième train de sanctions de l’UE concernerait l’arrêt des partenariats commerciaux et industriels, notamment pour Gazprom, qui n’a pas les savoir-faire technologiques pour l’extraction du gaz offshore dans l’Arctique ou en Sibérie orientale. Mais encore une fois, personne n’y a intérêt. La Russie non plus, l’UE représentant 50 % des ressources de Gazprom.
Dans cette affaire ukrainienne, quel est l’intérêt de la France ? Quelle partition devons-nous jouer ?
Il faut se placer dans le registre du pragmatisme, pas du sentiment. Il serait néfaste de soutenir l’escalade de sanctions contre Moscou. Pour autant, l’intérêt de la France est d’investir massivement en Ukraine, véritable « Far-East » avec des ressources et des possibilités d’investissements gigantesques. L’Ukraine a besoin de savoir-faire pour l’extraction de son pétrole offshore, de son gaz de schiste (elle en détient la quatrième réserve mondiale), pour exploiter aussi son nickel, son acier, son charbon… Elle possède des usines de nickel, d’acier, d’aluminium, le plus grand chantier naval du continent eurasiatique, à Nikolaev. Celui-ci a été mis en banqueroute par les sociétés russes et attend un repreneur.
Les opportunités commerciales se chiffrent en milliards et il n’y a aucune raison de laisser les Russes ou les autres partenaires européens s’emparer de marchés que nous avons la capacité de saisir.
Hélas, François Hollande a réclamé des sanctions contre la Russie et annoncé qu’il n’y aurait aucun investissement français en Ukraine. Il fallait faire exactement l’inverse !