Bd Voltaire
D. Jamet
Montrée du doigt, puis mise à l’index et maintenant au piquet… Après avoir condamné l’agression sauvage perpétrée par la Russie contre l’Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne, fermement résolus à ne pas s’y opposer par la force, compensent leur inertie dans les faits par une escalade dans les mots. Comme des parents qui discuteraient devant un enfant turbulent de la punition qu’ils lui infligeront, comme des juges qui délibéreraient en présence d’un prévenu, les dirigeants occidentaux, à commencer par un Obama qu’on aurait cru plus maître de ses nerfs, ne s’interdisent d’avance aucune riposte ni, pour commencer, aucun excès verbal face à « la pire crise du XXIe siècle en Europe ».
Boycotter les Jeux paralympiques de Sotchi, suspendre les négociations en cours sur les visas, renoncer aux préparatifs du G8 prévu en juin (toujours à Sotchi), dissoudre ce même G8, « prendre les mesures économiques et diplomatiques » qui s’imposent contre un pays qui s’est mis « du mauvais côté de l’Histoire », bloquer les avoirs de Vladimir Poutine et d’un certain nombre de hautes personnalités russes à l’étranger, réunir d’urgence un sommet qui examinera le cas du présumé coupable : l’éventail des sanctions est décidément très ouvert.
Cependant, cinq jours après l’invasion tranquille de la Crimée qui, faut-il le rappeler, n’a pas fait couler une goutte de sang, le même Poutine peut se targuer d’avoir mis le monde devant l’évidence d’un fait accompli entériné par le ralliement spectaculaire des commandants locaux de l’aviation et de la marine ukrainiennes, et surtout par l’accueil placide, favorable ou enthousiaste de la population de la péninsule. Alors que les dirigeants et les porte-parole de la révolution made in Maidan, encouragés par les supporters hystériques qui se bousculent sur le banc de touche, se disposent à opposer une résistance héroïque à l’agresseur, le président russe, satisfait d’avoir remporté la première manche, peut se payer le luxe de laisser ses troupes cantonner sur la frontière, menaçantes mais pacifiques, et depuis le début l’arme au pied.
Reste que la situation de l’Ukraine – Crimée exceptée – n’est en rien stabilisée et que les régions de l’est et du sud sont le lieu de troubles graves suscités par le triomphe de l’insurrection à Kiev, la fuite des autorités légalement constituées, la décision d’abolir le statut de deuxième langue officielle du russe, et naturellement l’immixtion de Moscou, sous prétexte de protéger ses ressortissants, dans les affaires intérieures du pays.
La seule solution raisonnable, je le répète aujourd’hui comme je le disais hier, serait donc d’organiser dans les meilleurs délais et dans les meilleures conditions un scrutin d’autodétermination de l’Ukraine. Ainsi serait-on enfin fixé sur le véritable rapport des forces et l’éventuelle partition d’un État dont la population n’a jamais eu l’occasion de dire ou de nier sa volonté d’être un seul peuple.
Ce n’est pas l’avis d’un journal comme Le Monde, qui consacrait hier une longue analyse à l’Ukraine. L’auteur de ce dossier, après avoir estimé qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter de la présence, dans le gouvernement provisoire de Kiev, de représentants de l’extrême droite nationaliste et antisémite, et s’être félicité du sursaut des oligarques ukrainiens rassemblés sous les seuls signes du patriotisme et de l’intérêt général autour du parti de Ioulia Timochenko, concluait par ces lignes à proprement parler stupéfiantes : « L’urgence est d’empêcher des référendums sur l’autonomie régionale. » Vous avez bien lu : « empêcher » et non « organiser ». Est-ce, comme en France depuis 2005, parce que si l’on donnait la parole au peuple, il serait bien capable de ne pas donner la réponse que l’on souhaite ? La liberté, la démocratie et les valeurs républicaines ont parfois de bien curieux défenseurs et suivent d’étranges détours.