François Kersaudy Le Point
"Je suis social-démocrate", a clamé Hollande, six mois après l'avoir nié. Pur artifice de communicant, selon Kersaudy, qui dénonce des propositions vides.
En mars 2012, deux mois avant l'élection présidentielle, j'écrivais dans le courrier des lecteurs du Figaro : "Les sarkophages reprochent au président ses quelques centimètres en moins, sa visite au Fouquet's, son hyperactivité, sa proximité avec les riches, la crise économique mondiale et bien sûr son appartenance à la droite. Ils s'apercevront trop tard que François Hollande n'est guère plus grand, qu'il ne dîne pas au McDonald's, que l'hypoactivité a ses inconvénients, que la détestation des riches ne fait pas un programme, qu'une politique de gribouille peut encore aggraver la crise et que, pour l'extrême gauche médiatique, un socialiste arrivé au pouvoir redevient un social traître." L'espace étant restreint, les rédacteurs du Figaro avaient coupé la fin : "Dès lors, le président normal regrettera très vite la sinécure de l'opposition - ce domaine douillet de toutes les postures et de tous les possibles." L'excision s'est avérée heureuse, car, en définitive, ma conclusion était erronée : le président normal ne regrette rien du tout, car le pouvoir étant une drogue dure et un puissant aphrodisiaque, François Hollande prépare fiévreusement sa réélection. C'est uniquement sous cet angle qu'il faut comprendre les méandres de ses discours - ou de ceux de ses communicants, ce qui revient au même.
Les vieilles recettes
Toute tentative de définir François Hollande comme un social-démocrate, un radical socialiste, un social libéral, un marxiste paléolithique ou un capitaliste honteux serait sans doute vouée à l'échec : comme son modèle François Mitterrand, il a été successivement tout ce qui pouvait favoriser sa carrière, l'amener au pouvoir et l'y maintenir. Au sein du parti, cet énarque bourgeois a commencé comme delorien, a continué comme équilibriste entre diverses factions opposées, puis est passé au discours de l'extrême gauche en vue des élections de 2012, ce qui explique les invectives à l'endroit des patrons, les "je n'aime pas les riches", le soutien obstiné au quadruple meurtrier d'extrême gauche Cesare Battisti, les yeux doux aux communistes et aux gauchistes recyclés dans l'écologie politique, la promesse de renégociation du traité de stabilité européen, la dénonciation du nucléaire, la négation de la crise mondiale, l'immigrationnisme débridé, la solidarité avec toutes les associations d'antiracistes sélectifs, la fascisation de l'adversaire à tout propos et hors de propos - bref, l'ensemble des marqueurs d'une gauche extrémiste restée très influente parmi les militants du Parti socialiste.
Propulsé au pouvoir grâce à deux hôtels - le Fouquet's et le Sofitel -, François Hollande est rattrapé presque aussitôt par les réalités : la crise mondiale n'était pas une invention sarkozienne, les gauchistes, les communistes et les écologistes ne lui feront pas de cadeaux, la France n'a pas les moyens d'abandonner le nucléaire, les médias ne sont plus aussi serviles que sous Mitterrand et l'égalitarisme en trompe-l'oeil ne nourrit pas le peuple. Ses premières mesures se veulent malgré tout résolument de gauche : taxation punitive, embauche de nouveaux fonctionnaires, renforcement de l'assistanat, "contrats de génération", retour feutré à la retraite anticipée, laxisme judiciaire, multiplication des emplois subventionnés dans le secteur public et les associations politisées, mépris de l'entreprise privée, provocations verbales à l'égard de l'Allemagne et détricotage de toutes les mesures prises par son prédécesseur, depuis la TVA anti-délocalisation jusqu'à la révision générale des politiques publiques, en passant par le conseiller territorial et l'unique jour de carence imposé dans la fonction publique. Il n'a pas fallu un an pour constater les résultats tristement prévisibles de ce fourre-tout gauchisant : fuite des riches, contraction de l'économie, rendement décroissant de la fiscalité, creusement du déficit, explosion de la délinquance, effondrement des investissements étrangers en France, dévalorisation continue de la valeur travail, perte de compétitivité, 62 000 fermetures d'entreprise en douze mois, hausse continue du chômage et baisse vertigineuse de la courbe de popularité du président normal.
Du déni au zigzag
Face à ce désastre d'ampleur quasi mitterrandienne, François Hollande semble avoir pris conscience d'une évidence jusqu'alors occultée par les oeillères de l'idéologie : ces entreprises, ces patrons et ces riches si dénoncés par la démagogie électorale socialiste sont en définitive les seuls à créer des emplois marchands producteurs de richesses, et si ces emplois comme ces richesses manquent à l'appel..., c'est "Pépère" (1) que l'opinion tiendra pour responsable ! Douloureuse révélation : moi président, je dépends pour ma réélection de la pérennité d'affreux entrepreneurs capitalistes grands et petits, sur lesquels je n'ai en fait aucune influence - sinon un pouvoir de nuisance par mes excès fiscaux et réglementaires ! Il faut donc faire travailler d'urgence les communicants et autres soutiers, chargés de garnir successivement la boîte à outils présidentielle de contrats aidés, de contrats de génération, d'un CICE et d'une pause fiscale (suivie d'une augmentation d'impôts)...
Pour diverses raisons, allant de la précipitation à l'improvisation, en passant par la complexification, tout cela fait pschitt, avec en prime une désagréable surprise : au lieu d'en accuser Sarkozy, les banques, la mondialisation, les riches, les patrons voyous, l'Allemagne, l'Europe, la Chine ou un complot sioniste international, les Français persistent à rendre leur président directement responsable de la dégradation économique. Là encore, cela semble injuste, car les électeurs auraient bien dû comprendre d'emblée, comme la grand-mère de Martine Aubry, que "quand c'est flou, il y a un loup". Mais tels sont les aléas de la démocratie : si le peuple se laisse aisément berner, il pardonne malaisément à l'illusionniste ; c'est pourquoi, avec la fin de l'année et l'impossible inversion de la courbe du chômage, la popularité de François Hollande, encore plombée par quelques gaffes retentissantes, a frôlé des abîmes aussi vertigineux qu'inquiétants pour sa réélection. Dans ce cas, une seule solution : refaire appel au ministère de la Parole...
"Coming out"
Les communicants, priés de faire à nouveau preuve d'imagination, ont donc rédigé une synthèse de tout ce qu'ils ont trouvé dans les enquêtes d'opinion, les discours de l'opposition, les confidences des ministres, les rapports de la Cour des comptes, les incitations pressantes de Bruxelles et les doléances des patrons exaspérés afin de concocter pour les deux discours présidentiels une nouvelle pâtée absorbable par le bon peuple, les médias et les agences de notation aux aguets. Devant l'urgence, ils ont fait très fort : le président normal s'est-il étranglé le 31 décembre et le 14 janvier en égrenant l'exact contraire de ce qu'il affirmait vingt mois plus tôt ? Peu probable : un politicien professionnel doit savoir retourner sa veste avec aplomb, avant de la remettre à l'endroit sans états d'âme. Alors, voici : "Les impôts sont devenus lourds, trop lourds" ; "Les abus et les excès de la Sécurité sociale" ; "Nous pouvons faire mieux en dépensant moins" ; "Pacte de responsabilité incluant une suppression des 30 milliards de cotisations patronales destinés aux prestations familiales" ; "Décentralisation"; "Réforme de l'État" ; "Choc de simplification" ; "La sécurité est la garantie de la liberté" ; "Je suis social-démocrate" (six mois seulement après le "je ne suis pas social-démocrate" de juillet 2013) ; "Il faut agir sur l'offre [...], qui crée la demande", et même : "Il ne peut y avoir de créations d'emploi dans la durée sans les entreprises" - ce qui est un peu redécouvrir l'eau chaude, mais représente une performance olympique pour l'ancien orateur incendiaire du Bourget...
Gros succès : les médias presque unanimes ont salué le "coming out" du président (sans trop se préoccuper de l'emploi habituel de cette expression américaine). Peut-être ont-ils été séduits par la maîtrise du discours, car, indéniablement, les poses, les accents, l'autosatisfaction, l'apparente franchise et les accès d'indignation feinte étaient mitterrandiens en diable, ce qui reste un gage de succès assuré dans le domaine rhétorique. Mais une fois soustrait à l'hypnose de cette "comédie jouée habilement" - comme l'admettait avec un brin d'admiration le député Bernard Accoyer -, le Français moyen va commencer à s'interroger sur ce qui se cache derrière l'écran des formulations : ainsi, les 30 milliards d'euros de baisse du coût du travail pour les entreprises incluront 20 milliards déjà bloqués par le CICE, une usine à gaz qui ne fait guère recette - et dont le premier bénéficiaire sera La Poste, qui ne compte pas exactement parmi les centaines de milliers de petites entreprises en difficulté !
Mais même avec cette astuce de présentation, il restera à trouver 10 milliards, dont on croit comprendre qu'ils seront financés par des économies : jusqu'à 50 milliards d'ici à 2017 ! Des économies sur quoi ? Certainement pas sur les 50 000 nouveaux "emplois d'avenir" et les 40 000 "contrats aidés", qui vont au contraire creuser le déficit. Les "excès et les abus" en matière de prestations sociales n'ont pas été clairement définis, car il ne faut stigmatiser personne, mais le président a ressorti quelques exemples archi-connus, comme la multiplication des prescriptions et la faible utilisation des médicaments génériques.
Des économies en s'attaquant enfin au mille-feuille local ? "Notre organisation territoriale devra être revue" ne signifie pas que les départements disparaîtront, seulement qu'ils devront "redéfinir leur avenir", ce qui ne devrait pas trop mécontenter les dignitaires locaux du PS ; si "le nombre des régions peut évoluer", il peut aussi ne pas le faire... Et en attendant, on ajoute une strate supplémentaire au mille-feuille : les métropoles !
Encore un pacte...
Il y a bien le fameux "pacte de responsabilité" conclu avec les entreprises, mais il devra obligatoirement avoir des contreparties immédiates. La première d'entre elles, la création d'un million d'emplois, est déjà totalement irréaliste : même moyennant un allègement aléatoire sur trois ans des charges qui les écrasent, les entreprises, grandes et petites, n'embaucheront jamais pour faire plaisir au président. Les "avantages acquis", le coût du smic, les 35 heures, les RTT, l'insécurité juridique, les méthodes irresponsables de syndicats violents et preneurs d'otages, le Code du travail obèse, les effets de seuil et le coup de grâce de la "pénibilité" font de toute nouvelle embauche un pari affreusement risqué, dans un pays où le principe de précaution est inscrit dans la Constitution... Si en outre l'entreprise a des carnets de commandes vides, une imposition record des profits à 65,7 %, des taux de marge historiquement bas et une compétitivité en berne, elle ne vivra même pas assez longtemps pour bénéficier de la possible réduction des charges. Quant à l'augmentation des salaires, tout le monde devrait savoir que, dans la situation actuelle de notre pays, une hausse de 1 % du smic provoque la destruction de 25 000 emplois... Et pour prendre acte de l'échec du pacte de responsabilité, on créera un "observatoire des contreparties", qui viendra s'ajouter au "conseil de l'attractivité", au "conseil stratégique de la dépense publique", et même au "conseil de simplification" - quatre nouveaux conclaves, avec présidents et fonctionnaires grassement rémunérés, appartements de fonction, parc de voitures, gardes du corps - et scooters si affinités...
Les silences pesants
Plutôt que de relever toutes les incohérences de ce remarquable "one-man-show", mentionnons plutôt les silences : qu'en est-il de la réduction à 50 % de la part du nucléaire imprudemment promise en mai 2012 ? Pourquoi notre économie subit-elle toujours le carcan des 35 heures, cette curiosité unique au monde qui a fait rire aux éclats les dirigeants chinois (2) et qui continue à saigner notre économie de 25 milliards d'euros chaque année ? Et que dire de l'ISF, cet "impôt imbécile" qui fait fuir entrepreneurs et investisseurs ? Que fait-on de toutes ces retraites anticipées qui nous classent parmi les plus fainéants de la terre, alors qu'ailleurs on travaille jusqu'à 65, 68 et même 70 ans ? La France peut-elle encore se permettre d'avoir cinq millions et demi de fonctionnaires, et de leur assurer jusqu'à 7,2 semaines de congés payés par an ? Que va-t-on faire de sérieux pour empêcher que 500 entreprises disparaissent tous les mois ? Combien de temps va-t-on arroser indistinctement de subventions le cinéma, le théâtre, le livre, les journaux et les buralistes, sans parler des dizaines de milliers d'associations folkloriques, communautaristes ou antiracistes, qui peuvent pousser l'ingratitude jusqu'à attaquer en justice un ministre de l'Intérieur socialiste ? Que faire dans les cas - de plus en plus nombreux - où ceux qui travaillent gagnent moins que ceux qui vivent uniquement des revenus de la redistribution ? Comment améliorer la situation des banlieues, si les trafiquants multicartes - armes, drogue et êtres humains - continuent à y déverser des milliers de malheureux que nous sommes incapables d'intégrer pour des raisons économiques, sociales, politiques, religieuses, éducatives et linguistiques ? Quid de l'aide médicale d'État, qui coûte 600 millions d'euros et attire chez nous les sheikhs du Golfe, les SDF brésiliens, les clandestins kosovars et les mafiosi géorgiens demandeurs de soins gratuits ? Pourquoi s'obstiner à accumuler chez nous un nombre croissant de mineurs étrangers isolés, qu'une humanité élémentaire commanderait de restituer à leurs familles ? Que va devenir cette justice débordée qui se mêle de tout, depuis la fin de vie jusqu'à l'immigration clandestine, en passant par la vente des entreprises, mais semble incapable de juger les criminels dans des délais décents ou de faire appliquer neuf condamnations successives pour antisémitisme et dix-sept décisions d'éloignement du territoire pour séjour illégal ?
Pourquoi ne pas avoir le courage de dire que les 33 milliards d'euros censés servir à la formation professionnelle sont largement détournés par les partenaires sociaux, alors qu'il y a au moins un million d'emplois non pourvus faute de qualifications adaptées ? Que faire d'une politique d'aide au logement inefficace qui coûte 40 milliards - et va en engloutir 600 millions de plus avec le vote de la garantie universelle des loyers ? Qu'est-ce qu'un pays où le Code général des impôts a 3 450 pages, où 1 % des foyers paye 40 % de l'impôt sur le revenu, 10 % en paient 80 %, et 53 % n'en paient pas du tout ? Le choc de simplification viendra-t-il effleurer les 265 autres impôts et taxes, ainsi que les 400 000 normes - record mondial absolu ? Pourquoi consulter les syndicats sur la réforme des impôts, plutôt que les cinéastes sur l'abandon de l'énergie nucléaire ? Où en est le projet délirant du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre consistant à taxer les 57 % de Français propriétaires sur des loyers imaginaires fictivement perçus (3) ? Comment éviter que la surdose fiscale n'érige le travail au noir en sport national ? Quand va-t-on revoir sobrement un système d'instruction qui n'instruit plus vraiment et produit plus de 20 % d'illettrés ? Qui va nous dire enfin - à 200 000 près - combien il y a de fonctionnaires dans l'Éducation nationale, et combien d'entre eux se trouvent en face d'élèves plutôt que dans des bureaux, à leur domicile, en délégation dans d'obscures associations ou dans des congrès syndicaux internationaux à Hawaï ou à Rio ? Que penser d'un gouvernement dont le ministre de l'Intérieur tente de faire arrêter des délinquants que le ministre de la Justice s'efforce de faire libérer ? Comment endiguer la progression de l'islamisme radical sans oser le nommer ? Comment pacifier la République centrafricaine, alors que nous sommes hors d'état de pacifier nos prisons ? Pourquoi les communicants, qui ont pris soin d'inclure cette fois le couple franco-allemand dans le discours présidentiel, ont-ils fait une nouvelle bévue en oubliant le reste de l'Union européenne ?
L'action verbale
L'important reste que cinquante-cinq ans après les sociaux-démocrates allemands et trente-cinq ans après les communistes chinois, François Hollande reconnaît implicitement les futilités du discours marxisant, les dégâts du dirigisme étatique et les vertus de l'entreprise capitaliste. "Meglio tardi che mai !", diront les Hollandais d'Amsterdam qui parlent italien... (4) Mais, derrière la magie du verbe et les succès de communication, le plus gros reste à faire : réformer autrement qu'en paroles, affronter les ministres narcissiques, les baronnies régionales, les extrémistes de la revendication catégorielle, la base électorale des fonctionnaires et des assistés, les syndicats restés englués dans la lutte des classes, et surtout un Parti socialiste qui distingue toujours aussi mal valeurs de gauche et valeurs gauchistes, tradition d'accueil et immigration incontrôlée, éducation et instruction, travail productif et assistanat, communauté nationale et communautarisme sectaire, jeunes défavorisés et délinquants endurcis, tolérance et angélisme, refus du racisme et antiracisme agressif, droit de grève et gréviculture, islam et islamisme, égalité et égalitarisme, solidarité et démagogie, idéalisme et déni de réalité... Good luck, Mister President!
(1) Nom de code donné à François Hollande par ses gardes du corps. Plus familier, mais moins flingueur que le "Tonton" décerné à François Mitterrand.
(2) Déclarations au Figaro de l'ancien ambassadeur de Chine en France Wu Jianmin : "Lorsque j'ai raconté aux dirigeants chinois que le gouvernement avait promulgué la loi sur les 35 heures, ils ont ri et ne pouvaient plus s'arrêter. [...] Le travail crée la richesse. Avec les 35 heures, on a créé une mentalité d'assisté qui encourage la paresse. C'est ça qui faisait rire les dirigeants chinois." À rapprocher de la réponse du Premier ministre espagnol Zapatero, à qui l'on demandait s'il envisageait d'introduire les 35 heures dans son pays : "Vous voulez rire ?"
(3) Rapport du Conseil d'analyse économique : "Les loyers implicites - ceux que devraient payer les propriétaires occupants s'ils étaient locataires - échappent à l'impôt, alors qu'ils constituent un revenu du capital." Le CAE recommande de "taxer [ces] loyers implicites nets".
(4) Mieux vaut tard que jamais !