Boulevard Voltaire
Le 27 février dernier, le Sénat adoptait une « proposition de loi portant amnistie des faits commis à l’occasion de mouvements sociaux et d’activités syndicales et revendicatives ».
Perçue comme un grand élan de générosité envers les acteurs syndicaux et autres brûleurs de pneus des derniers conflits sur le front de l’automobile ou de la sidérurgie, la mansuétude passée et à venir des parlementaires – l’amnistie porterait sur les faits commis entre le 1er janvier 2007 et le 1er février 2013 – apparaît comme un baume bienfaisant sur les plaies creusées par le chômage.
La tactique est connue : si le gouvernement précédant tenait à s’afficher comme « décomplexé » vis-à-vis de l’argent et de ses puissances, l’actuel n’a de cesse de désigner « les riches » à la vindicte populaire. Dès lors, toute mesure qui fait couiner le patronat est bonne à prendre. Celle-là en particulier qui prétend faire la part belle au prolétariat souffrant face aux ventrus en gilet rayé. C’est une spécificité nationale : plus les années passent, plus on nous rejoue Germinal. Zola forever. Ça évite de se poser des questions sur les ravages de l’archaïsme à la française.
Si l’on peut à la rigueur comprendre certains coups de sang qui surviennent dans la spontanéité, annonce de licenciements secs ou délocalisation sauvage par des patrons voyous, on est déjà plus circonspect quand le happening est destiné à l’animation du journal de 20 heures, les gros bras assurant la mise en scène et le casting. Décors et costumes de la CGT dans 90 % des cas. On peut enfin se poser la question : pourquoi la casse et le viol de la propriété privée seraient-ils tolérables dès lors qu’une entreprise est visée ?
Ce projet de loi sent donc à mille lieues ce qu’il est : une manœuvre purement démagogique et clientéliste visant à ramener vers le gouvernement les troupes qui l’ont élu et s’en sont aujourd’hui éloignées. Voilà pour l’apparence. Réalité, certes, mais qui pourrait bien cacher une partie de billard autrement tordue.
En effet, un lièvre d’une autre importance vient d’être soulevé par Pierre-Edouard du Cray, de l’association Sauvegarde Retraites. Si l’on regarde la batterie d’amendements déposés autour de cette loi, dit-il, notamment celui de Virginie Klès, sénatrice socialiste d’Ille-et-Vilaine, on découvre que le terme « infractions » qui figurait dans la version initiale a été remplacé par « les contraventions et délits prévus au Livre III du Code pénal ». Soit « Des destructions et dégradations matérielles commises au cours des mouvements sociaux, sachant que ce livre III est aussi beaucoup plus exhaustif et fait explicitement référence à tous les délits financiers : vols, détournements, abus de confiance, recel… », écrit Pierre-Edouard Du Cray. Et qui, alors, pourrait en bénéficier ?
Cela concernerait deux dossiers ultra chauds sur lesquels la justice va devoir se prononcer prochainement. Le premier est celui du Comité d’entreprise d’EDF-GDF et de la CCAS (Caisse centrale des activités sociales). Après une interminable instruction de huit années, « des structures et des proches du PCF » ont été renvoyés en correctionnelle pour détournement de fonds massifs. On se rappellera que le pourcent prélevé sur nos factures pour financer les camps de vacances des électriciens et des gaziers servait, entre autres, à banquer la Fête de l’Humanité…
Autres « personnes morales » ou plutôt amorales dans le collimateur : le Comité d’établissement régional de la SNCF à Lyon, soupçonné lui aussi de détournements au profit des organisations syndicales. Enfin, signale le site Capital.fr, « des détournements opérés au détriment du CE de la RATP ont été récemment dénoncés par la cour des Comptes et pourraient également donner lieu à des poursuites judiciaires ». Et donc à amnistie. On est bien loin des destructions de classeurs et de photocopieuses. Et comme le souligne Pierre-Edouard Du Cray, si tout le monde s’est félicité de ce que cet amendement vise à exclure de l’amnistie les violences physiques et les condamnations de plus de cinq ans, personne ne semble s’être avisé « qu’entre ces deux mesures se cachait le cheval de Troie de la grande absolution syndicale ».
Les députés sont prévenus. Les citoyens aussi, qui en ont marre de servir de cibles pour le tir aux pigeons.