27 mars 2012 Le Figaro
André Glucksmann
Le philosophe s’insurge contre l’atténuation, par certains, de la responsabilité du tueur et par conséquent l’incrimination de la société.
Coup de tonnerre dans un ciel serein ou coup d’épingle dans une bulle de savon ? Jusqu’alors les élections présidentielles françaises se jouaient à guichets fermés, « entre nous ».
… Pas un mot n’était prononcé sur ce qu’il est convenu d’appeler « la politique étrangère », dangers et enjeux stratégiques passaient à la trappe. Brusquement, brutalement, sans prévenir, les meurtres perpétrés par Mohamed Merah font voler en éclats le splendide isolement où baignaient candidats et commentateurs.
… l’élection du président de la République devait se jouer sur l’économie, sous la bonne garde d’experts diplômés et pondérés. Patatras !
…Devant l’inattendue intrusion du réel dans l’irréalité des discours bien-pensants, on ne s’interroge plus sur l’idéal et le meilleur des mondes, mais on se demande trivialement à qui le tour ? Que fait la police ? Saura-t-elle repérer l’assassin avant qu’il ne récidive ? Faut-il incriminer un individu isolé, une bande, une organisation ?
À peine Mohamed Merah abattu au terme d’un long siège, le couvercle se rabat sur un débat qui retourne à ses frilosités franco-françaises. Les forces de l’ordre auraient-elles pu mieux faire et les services de renseignement repérer plus rapidement le coupable, ou même fallait-il craindre que les banlieues s’agitent en faveur de l’assassin ? Ces questions normales et coutumières dans une démocratie ne deviennent bêtifiantes qu’à passer pour suffisantes et exhaustives. De proche en proche, refleurit le préjugé que les responsables officiels sont responsables de tout : si la répression avait réprimé « à temps », si les autorités policières, municipales, pédagogiques, psychologiques, médicales (que sais-je ?) n’avaient pas négligé le cas d’un garçon à la dérive, si les jeunes des « quartiers » difficiles bénéficiaient de soins intensifs et d’une surveillance de chaque instant, pour sûr ! promis, juré, la main sur le coeur ! d’aussi nauséabondes aventures seraient stoppées en plein vol. Et chacun de brandir son remède miracle, juridique, sociologique ou coercitif susceptible de garantir la France contre l’horreur.
Insensiblement la responsabilité se déplace, le tueur n’est plus qu’un enfant perdu tandis que la République et ses défaillances s’avèrent sources du drame. De la mise en cause de l’assassin, on passe à la mise en accusation de la société. Si trop de commentateurs grignotent ce pain-là, le sommet de la mauvaise foi et du retournement de culpabilité est atteint par un prêcheur islamiste, supposé « modéré », jouissant d’une grande écoute dans les cités, dans les universités comme dans les chancelleries : « Un pauvre garçon, coupable et à condamner, sans l’ombre d’un doute, même s’il fut lui-même la victime d’un ordre social qui l’avait déjà condamné, lui et des millions d’autres, à la marginalité » (Tariq Ramadan, sur tariqramadan.com).
Et voilà le tour est joué, le bourreau est une victime, les victimes sont des bourreaux. Surtout n’allez pas imaginer qu’un individu de 23 ans soit responsable de ses actes, le tueur ne tue que parce qu’il a déjà été tué spirituellement, socialement, psychologiquement auparavant, tué par une société raciste, inégalitaire, répressive et cetera, et cetera. Que la France s’en prenne à elle-même ! Quand on assassine ses soldats (deux fois traîtres puisque d’origine maghrébine), quand on achève à bout touchant ses enfants (mille fois coupables parce que juifs), c’est sa faute.
D’aussi savants retournements courent les rues et les réseaux sociaux. On a tôt fait de plaider l’innocence en incriminant une situation familiale problématique, une condition sociale guère enviable, une actualité peu souriante, des formules inconvenantes crachées par les uns et les autres, ou même des regards de travers.
….Les abrutis qui déresponsabilisent le « démon » aux dogmes sanglants en arguant des circonstances sociales atténuantes ressassent une ritournelle éculée. J’espère, sans le croire, que la campagne présidentielle en cours s’abstiendra d’attribuer l’abomination de Toulouse à la faiblesse des crédits dévolus aux rénovations urbaines. L’idée que l’individu est responsable, que la cruauté n’est jamais éradiquée ni éradiquable et qu’il faut la combattre en tant que telle défrise les angéliques, cela leur semble si vulgaire, voire bassement policier. N’empêche qu’elle tourne inlassable, la roue de l’inhumanité des hommes. Le mal existe.